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Paradigmes

par voisenat - publié le

Il semble que la situation de production de savoir des différences se soit, du XVIIIe au XXe siècle, ancrée dans trois paradigmes, non pas successifs mais entrecroisés, et qui ont constitué tout à la fois, un mode de représentation de l’altérité, une technique de saisie du réel et un répertoire de curiosités.

Le premier paradigme, appelé Hérodote, renvoie à la représentation commune que l’ethnologie s’est forgée de sa propre émergence, à savoir la rencontre de l’autre et plus généralement de l’altérité culturelle, de la différence territorialisée des mœurs et coutumes. Ce modèle, si nous en analysons les réalisations à l’intérieur de l’Europe, ouvre des perspectives originales puisque ce n’est pas la distance exotique qui déclenche automatiquement la curiosité et la comparaison mais de multiples dénivellements sociaux qui prennent à des moments de l’histoire valeur de frontière, suscitant l’identification d’une altérité dominée qu’il faut décrire, comprendre et réduire. Notre hypothèse est que le choc de la rencontre exotique, américaine d’abord, a déclenché en Europe un mouvement symétrique de repérage des différences intérieures qui fonde le même type de savoir. Du XVIe au XVIIIe siècles une activité intense de qualification de la distinction dans les mœurs, les coutumes, les croyances, les savoir-faire et les valeurs a conduit à isoler et à décrire ces espaces de l’altérité qualifiés de superstitieux , du point de vue du christianisme (ce sont les “ Indes de chez nous ” des prédicateurs jésuites) mais aussi de féminin (avec une attention particulière dirigée vers le “ savoir des femmes ”) ou de rustique, avec la mise à distance d’un monde paysan démographiquement dominant. Ces trois réserves d’altérité semblent être apparues successivement, constituant à la fin de l’Ancien Régime un espace feuilleté de la différence proche, espace auquel l’Espagne et l’Aquitaine ajouteront l’identification de “ races maudites ” localisées. Toutes ces populations sont susceptibles d’une “ enquête ” sur le modèle contrastif mis au point depuis Hérodote, renouvelée par les grands voyageurs aux Indes occidentales et que décrit le tableau.

Le second paradigme a fait l’objet d’une série de travaux récents portant sur la genèse des sciences de la société comme savoirs de gouvernement. Nous l’avons placé sous l’égide de De Gérando, membre fondateur de la Société des Observateurs de l’Homme (1800) et auteur d’un Visiteur des pauvres (1837). Les histoire récentes de la statistique, de l’économie, de la démographie (Perrot, Brian, Rosental) ont explicité magistralement ce rapport. Les approches portant sur la mise en place administrative des territoires, en France en particulier (Burguière, Bourguet, Ozouf-Marignier) ont fait une large place à la naissance d’un savoir ethnologique avant la lettre dans le cadre de la description du territoire sur le modèle non arithmétique de la statistique allemande. Nous nous proposons de suivre, au XIXe siècle, les développements de ce rapport entre gouvernement et savoir ethnologique, en revenant sur des expériences qui n’ont pas encore été saisies dans toute leur dimension européenne, c’est le cas pour la statistique napoléonienne dont les réalisations en Italie, Belgique, Allemagne ou Suisse sont le plus souvent ignorées en France, ou encore du modèle de description de Le Play qui a connu une très large diffusion internationale. Mais nous souhaitons aussi réintégrer dans le cadre de cette histoire des savoirs de gouvernement l’attention étatique portée aux formes d’anomie (criminalité, prostitution, classes dangereuses en général) qui ont constitué - via l’enquête sociale et le roman réaliste - un laboratoire de la monographie.

Le troisième paradigme peut davantage surprendre. Nous l’avons placé sous le nom de Bérose, ce dernier prêtre de la religion babylonienne qui avait délibérément dicté son savoir à des lettrés grecs d’Asie mineure et auquel Leibnitz s’est intéressé. Ce paradigme du dernier implique un renversement de la relation d’enquête et une émergence de l’informateur privilégié (dernier témoin et individu-monde) qui introduit dans la situation historique des terrains d’observation (toujours menacés d’effacement) une perspective qui formera l’horizon impensé de l’expérience ethnologique contemporaine.