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Disparition de Enrique Porqueres i Gene

Enric Porqueres i Gené, directeur d’études à l’EHESS, est né à Torroja del Priorat (Espagne) en 1962. Il a rejoint notre École en 1996, deux ans seulement après la soutenance de sa thèse à l’Institut universitaire de Florence. Sa chaire intitulée « La parenté politique », témoignait de sa double compétence d’anthropologue et d’historien, en s’organisant autour d’une question centrale : le rôle reconnu à l’individu au sein de la parenté occidentale dans les périodes moderne et contemporaine.

Dès sa thèse d’anthropologie historique sur le Mariage et l’identité chez les descendants de juifs convertis à Majorque (1435-1750), Enric Porqueres i Gené avait avancé deux propositions théoriques qu’il n’a eu de cesse d’approfondir ensuite sur d’autres terrains : le rôle dominant de l’alliance dans la structuration des groupes sociaux, ainsi que la place de l’individu au sein de la parenté, dans nos sociétés forgées par le christianisme.

Son hypothèse sur la priorité de l’alliance sur la filiation dans le système occidental de parenté, est issue de l’analyse des pratiques matrimoniales des Xuetes, les descendants des Juifs convertis qu’Enric Porqueres i Gené, disposant d’archives exceptionnelles, avait pu étudier de manière approfondie. Il y démontre que le refus des mariages mixtes entre anciens chrétiens et Xuetes à Majorque, se fonde sur un discours relatif à l’appartenance généalogique dont la fonction est de naturaliser les identités : les chrétiens attribuent au juif (comme au cagot ou au tsigane) une nature animale et un sang impur auquel il est dangereux de se mêler et qui se transmet par l’hérédité. C’est à partir de là qu’Enric Porqueres i Gené s’est intéressé toujours davantage aux représentations de la personne et à la place du corps, du sang et de la reproduction, pour comprendre le langage idéologique et symbolique de la filiation.

Quant au statut particulier reconnu à l’individu dans le système occidental de parenté, Enric Porqueres i Gené a souligné qu’il tient tout d’abord au caractère cognatique de ce système, dans lequel tout acte matrimonial constitue un moment de redéfinition des groupes d’appartenance parentale. La théologie du mariage chrétien qui insiste sur la force du lien attachant l’époux à son épouse, les deux fusionnant dans l’acte sexuel pour ne former qu’une seule chair (una caro), est de fait productrice d’une certaine autonomie individuelle. Les actes sexuels des individus sont reconnus comme des instances de constitution de la parentèle d’ego et de ses proches ; chaque fois qu’un acte sexuel est accompli, l’ensemble des personnes matrimonialement et sexuellement prohibées est redéfini, pour ego, pour ses consanguins et pour leurs partenaires sexuels.

Mais pour Enric Porqueres i Gené c’est bien sûr le caractère consensualiste du mariage chrétien, tel que l’Église le définit en particulier dans le droit canon à partir du XIIe siècle, qui fut le vecteur le plus puissant d’affirmation progressive de l’individu comme acteur et comme valeur. Il en veut pour preuve l’autonomie relative des mineurs quant à leur propre mariage que révèlent par exemple les archives majorquines sur les conflits entre les jeunes et leurs parents. La reconnaissance du caractère politique du mariage en ce qu’il structure l’ordre social et l’importance des choix individuels dans les décisions matrimoniales, l’ont amené à remettre en question la notion de « stratégie matrimoniale » élaborée par Pierre Bourdieu, qui lui semblait présenter l’inconvénient de focaliser l’attention sur la reproduction sociale plutôt que sur les facteurs de changements.

L’intérêt d’Enric Porqueres i Gené pour le discours sur les supposés « attributs intrinsèques » de la personne, qui tendent à naturaliser les barrières sociales, est né de sa première observation sur les Xuetes. Mais il s’est appliqué ensuite à bien d’autres terrains, à commencer par un terrain politique contemporain : le mouvement nationaliste basque qui, à ses débuts, inscrit la vérité de la patrie dans le sang pur des « nationaux ». Or cette idéologie est contredite par les pratiques exogamiques en pays basque. Aussi le discours nationaliste évolue-t-il du jus sanguinis vers une redéfinition de la basquité fondée sur des critères territoriaux, linguistiques puis politiques. S’affirme progressivement le thème de la terre de la patrie, celle qui abrite les tombes des ancêtres, une terre du sang versé des patriotes qui possède le pouvoir de naturaliser les allochtones. Discours dont le contenu est proche d’autres discours nationalistes dans d’autres temps et d’autres lieux : l’Allemagne des années trente, l’Irlande, la Lituanie, comme le montrent plusieurs analyses stimulantes.

Ces quinze dernières années, Enric Porquerès i Géné a poursuivi, approfondi, et considérablement élargi sa réflexion en menant de front trois grands chantiers :

- le premier est un travail comparatif sur les diverses expressions de la raison généalogique en milieu occidental. Il a dirigé avec Pierre Bonte et Jérôme Wilgaux un imposant ouvrage collectif (éditions de la MSH, 2011) sur L’argument de la filiation, saisi aussi bien dans le passé le plus lointain des mythes religieux des religions antiques ou des trois religions du Livre, que dans les pratiques des sociétés contemporaines. Ce livre, très riche, embrassant à la fois les sociétés européennes et méditerranéennes, témoigne de la remarquable capacité d’Enric Porqueres i Gené à susciter des travaux en équipe et des recherches interdisciplinaires (histoire, anthropologie, droit) au niveau national et international ;
- le second chantier est l’approfondissement du travail historique sur les Xuetes, avec le dépouillement de sources notariales majorquines entre 1580 et 1750 qui, en complétant les sources nominatives déjà exploitées, lui a permis de mieux analyser la logique sociale des alliances et les itinéraires complexes d’un ensemble de familles marranes ;
- enfin, le troisième chantier est celui qui a pris progressivement le plus d’ampleur. Il porte sur la notion de personne dans la parenté européenne contemporaine. Il est issu d’un programme européen de recherche Public Understanding of Genetics, qui a donné lieu en particulier à un livre collectif dirigé par Enric Porqueres i Gené, Défis contemporains de la parenté (éditions de l’EHESS, 2009). Les auteurs analysent les nouvelles questions de parenté qui émergent actuellement de la pratique des procréations médicalement assistées et de l’adoption internationale.Ce programme s’est poursuivi avec un nouveau projet financé par la Communauté européenne et portant sur l’incidence de la religion dans la gestion des nouvelles techniques de procréation et les transformations de la parenté en Europe. Dans ce cadre, les recherches personnelles d’Enric Porqueres i Gené, en collaboration avec Séverine Mathieu (de l’EPHE) portaient sur la Curie romaine en tant que lieu de production de directives pour le monde catholique. Dans ce nouveau séminaire, il s’agissait d’analyser certains textes clé produits par le magistère catholique ainsi que leur réception, montrant que ces textes étaient source de tensions et de clivages au sein même de l’institution. Les pratiques reproductives et leur capacité à aménager la norme étaient alors envisagées comme des observatoires privilégiés.

Cette collaboration, fauchée en plein essor, venait parachever un remarquable travail d’anthropologie comparative sur les représentations collectives de l’embryon mené toutes ces dernières années dans le cadre du séminaire d’Enric Porqueres i Gené à l’EHESS. Ce séminaire sur la parenté, la personne et les ethno-embryologies poursuivi jusqu’en juin 2017, a été une inspiration intellectuelle pour tous ses participants qui ont appris avec Enric Porqueres i Gené à manier l’art du comparatisme par-delà une opposition entre "The West and the Rest" – comme il aimait à le dire – à manier aussi l’art des liens créatifs de l’anthropologie avec l’histoire, la sociologie et la philosophie, l’art de lire au plus près des ethnographies classiques comme d’examiner des études de cas contemporaines. Ce séminaire a été une véritable pépinière pour des jeunes chercheurs travaillant sur la parenté au regard des biotechnologies, il a permis également de nouer des contacts durables à l’étranger, à Barcelone, Berkeley et New York par exemple. Un ouvrage collectif issu de ces travaux est quasiment achevé.

Ces quelques points de repères sont loin de rendre compte de l’érudition, de l’originalité et de la qualité des recherches d’Enric Porqueres i Gené qui, tout en s’appuyant toujours sur l’analyse nuancée d’un terrain historique précis, s’est efforcé avec constance de contribuer à une théorie de la parenté susceptible d’éclairer le système de parenté européen et d’ouvrir des perspectives comparatistes plus larges. Tel est le sens de son dernier et magistral ouvrage Individu, personne et parenté en Europe (éditions de la MSH, 2015), qui reçut dans la communauté scientifique un accueil particulièrement chaleureux.

Enric Porquerès i Gené fut un historien et un anthropologue à part entière. Ses ouvrages, ses nombreux articles publiés dans les meilleures revues françaises et étrangères en histoire et en anthropologie, ses contributions à des publications collectives en français, anglais, italien, catalan et espagnol, témoignent de son intense travail de recherche et de son insertion internationale. Tant par sa personne, sa formation et sa maitrise des langues que par ses choix et ses coopérations scientifiques, il était à la fois un Européen convaincu, un acteur du dialogue transméditerranéen, et un chercheur engagé dans les échanges entre la France et l’Amérique latine.

Il a pris dans notre École de nombreuses responsabilités, tant au sein du LAIOS et de l’Institut Interdisciplinaire d’Anthropologie du Contemporain, qu’en dirigeant le Groupe d’Etudes Ibériques du CRH, en assumant la responsabilité de la formation doctorale Anthropologie et enfin en représentant l’Anthropologie au sein de l’Institut des Sciences Humaines et Sociales du CNRS.

Le désarroi et le chagrin qui ont saisi la communauté de l’EHESS à l’annonce de son grave cancer, puis de sa disparition prématurée à l’âge de 56 ans, sont à la mesure du respect et de l’amitié qu’il a suscités au sein de notre École, où la douceur de sa voix, sa bienveillance et sa courtoisie étaient connues et aimées de tous. Une élégance à la mesure de la rigueur de son parcours intellectuel, de son attachement jamais démenti aux améliorations de notre enseignement et au suivi de nos étudiants, et d’un engagement sans faille au service de la dimension collective de la recherche scientifique.

Irène Bellier, Agnès Fine, Séverine Mathieu, Noémie Merleau-Ponty, Irène Théry, Jean-Paul Zuñiga

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