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Polygraphes

par voisenat - publié le

Avec la « naissance » de l’auteur au XVIIIe siècle, se développe un phénomène jusque-là marginal, la polygraphie qui tend rapidement à devenir un critère de valeur. Que l’on songe simplement aux Lumières. Écriture littéraire, savante et autobiographique se côtoient et se complètent sous une même plume. L’homme qui couvre différents champs, tout à la fois poète, savant, penseur et narrateur incarne le philosophe accompli. Cependant, dès le XIXe siècle, cette écriture multiple est concurrencée puis éliminée. La naissance de « sciences » aux contours relativement précis, assorties d’un enseignement universitaire, s’accompagne d’une spécialisation. Par ailleurs, la notion d’écriture littéraire implique une définition qui exige une unité du projet poétique ou romanesque et élimine tout autre forme de discours. La polygraphie se voit alors poussée sur les marges, apanage de petits « savants » isolés dans leur province, tentant à contre-courant « d’enfermer le monde sous leur plume ». La polygraphie persisterait donc mais comme un archaïsme. On ne saurait dénier la pertinence de cette inflexion historique mais elle nous semble insuffisante pour saisir pleinement le sens de cette polygraphie qui persiste jusqu’à la fin du XXe siècle.

Il ne suffit pas d’affirmer que les polygraphes perpétuent un modèle dépassé. D’une part, celui-ci apparaît particulièrement adapté à l’émergence et à l’affirmation de ce que l’on pourrait appeler une science du local qui implique un regard, un savoir et une écriture encyclopédique. D’autre part, la période d’émergence des disciplines qui, pour les sciences de l’homme, caractérise tout le XIXe siècle, voit souvent les fondateurs affirmer le périmètre d’un savoir nouveau ou, au moins, d’un nouvel objet, au sein d’une intense polygraphie qui en constitue, en quelque sorte, le laboratoire ouvert. On pense, en particulier aux diverses variantes de l’anthropologie que définissent un Foncin, créateur de la géographie humaine, un Sébillot, créateur de la sciences des traditions populaires, un Lacassagne, introducteur de la criminologie en France, tous attachés à la polygraphie. En outre, comment ne pas souligner le lien entre polygraphie et démocratie représentative puisque l’une et l’autre promeuvent une représentation territorialisée, le lien entre les deux passant souvent par le journalisme, forme légitime d’une moderne polygraphie éphémère. Ainsi, Charles Beauquier, ethnographe de la Franche-Comté et député, fait-il coïncider espace du savoir et espace du pouvoir politique. Dès que ces justifications - scientifiques et politiques - s’estompent, le point d’ancrage de la polygraphie glisse vers le biographique. La masse des écrits divers du polygraphe constitue une sorte d’autoportrait indéfiniment amplifié. Angelo Brofferio rédigera une autobiographie en quatre volumes, publiée sous forme de feuilleton dans la presse, devenant ainsi un modèle en la matière à l’époque du risorgimento italien. Quant à Jules Momméja, une part importante de son travail peut être assimilée à une écriture autobiographique. Il conduit sa collecte ethnographique depuis la cuisine de sa maison, questionnant ses visiteurs, ses employés, sa famille, utilisant ses propres souvenirs.

L’analyse de l’activité polygraphique devra être particulièrement attentive à des points particuliers qui semblent la caractériser. D’abord le polygraphe maintient généralement la balance très inégale entre ses textes publiés et la masse proliférante de ses manuscrits. On s’interrogera sur les critères, les répartitions thématiques et stylistiques permettant de distinguer des sphères de l’écriture opposant privé et public, officiel et intime. Ensuite, l’ambition totalisante de la polygraphie trouve son équivalent dans le soin mis à disséminer publications et interventions orales dans un réseau plus ou moins vaste. Enfin, le polygraphe, comme le collectionneur et l’écrivain, faisant de sa production écrite un miroir de sa personne, la question de la transmission de ses papiers est toujours dramatisée, son ambition étant de rejoindre une collection publique qui, cependant conserverait l’identité patronymique du fonds.

Une équipe de neuf chercheurs (Philippe Artières, Dominique Poulot, Jean-Marie Privat, Véronique Moulinié, Sylvie Sagnes, Anna Iuso, Claudie Voisenat, Jean-Pierre Piniès, Noël Barbe, Philippe Martel) a construit un protocole d’approche du phénomène à partir de cas monographiques, celui-ci sera proposé à nos collègues italiens, suisses et espagnols pour aboutir à une analyse comparative et historique du phénomène qui devrait permettre de comprendre l’affinité longtemps maintenue entre cette forme de prise de l’écriture et la production du savoir des différences.

Responsables : Véronique Moulinié, Sylvie Sagnes

Journées d’études :

mars 2006

janvier 2007

novembre 2008